Naufragé de la deuxième boucle
Vendredi, 22h30, place
Bellecour, la deuxième boucle va partir. Direction : Irigny. Le programme des
descentes ne m'enchante guère mais j'ai signé pour en baver. J'espère pouvoir
suivre avec mes modestes moyens et mes 78kg. Le bang imaginaire résonne à mes
oreilles : on y va, aller c'est parti, on pousse on pousse : imperturbable,
le staffeur en orange s'époumone pour nous faire avancer. Le début est
paisible, je me balade sur les quais de Saône, rive gauche puis droite, les
virages s'enchaînent, les passages de pont défilent. Je roule tranquillement,
serein, au milieu de la foule. La fée Clochette qui m'accompagne
habituellement est derrière moi. Pas de panique, j'arrive à suivre sans
soucis. Une côte puis un croisement qui nous impose une halte. Derrière ? Une
descente, je n'ai pas peur mais on se charge de me mettre la pression : ça
descend un peu mais après c'est plat ; ne freinez pas et ça ira, laissez-vous
descendre... je ne sais qui écouter pour me rassurer, une petite voix
intérieure s'y met aussi ! Ca y est, j'ai la trouille. Je me lance,
inconscient de ce qui m'attend ! Une descente... pour personnes âgées
rhumatisantes, atteintes d'arthrose ! Je me redresse fièrement en bas de la
descente de l'enfer : yes ! ! i did it ! Je regarde autour de moi, pas de
chute apparemment.
Et on continue de plus belle. Ca roule, vite, très vite. Je commence à me
faire dépasser à droite, à gauche , par dessus... Ca y est je l'entends : on
raccroche, allez on pousse. Il est là, je sens son souffle derrière moi..
non, juste le bruit de ses rollers qui déchirent le bitume à chaque poussée.
Le staffeur orange qui hante mes nuits m'a rattrapé. A l'horizon se profile
une petite montée. Horreur ! Je ralentis de plus en plus. Mais la côte se
monte facilement, elle n'est pas très dure en fait... O rage ô désespoir, on
me pousse, voilà l'origine de cette apparente facilité à gravir cette
montagne qu'est la petite bute qui croise notre chemin. Légère descente et on
repart.
Je suis à la traîne, je suis à fond depuis déjà 30 minutes. Je sens une
poussée sur mon sac à dos, je remonte, lentement mais sûrement. J'aperçois la
fée Clochette. Je vais raccrocher, enfin ! Qui m'a poussé ? Je ne le saurai
jamais. Mais deux virages et trois plaques d'égouts plus loin je perds à
nouveau du terrain. On me tire, on me pousse, on me harangue... mais rien n'y
fait ! Je craque ! Le staffeur m'arrête avant l'apoplexie : " Arrête,
t'es mort, tu suivras pas. Tu sais où tu es ? " Un dernier souffle
mensonger me laisse murmurer : oui ... et me voilà livré a moi-même.
Silence, plus de bruit de rollers, plus personne ! Solitude qui arrive... je
suis seul, quelque part au sud de Lyon. Je vois un randonneur qui semble
revenir vers moi, est-ce la fée Clochette ? Non, personne en fait. Je rentre,
tranquillement sur les trottoirs dans la direction opposée. Je ne sais pas où
je suis mais après tout, Lyon, c'est tout droit, non ! Un croisement, tout
droit ou à droite ? Je n'ai pas comme le petit Poucet semé des cailloux sur
mon chemin mais juste des gouttes de sueur évaporées par le macadam encore
chaud de la journée. Dans l'incertitude, je prends tout droit. J'avance pas,
les trottoirs sont défoncés, j'ai pas de bandes réfléchissantes sur moi,
j'ose pas prendre la route. La route ? Est-ce la bonne ! Tiens, un taxi ! si
j'osais... mais non. Tôt ou tard je serai bien à Bellecour. Je traverse
Oullins, on y est passé tout à l'heure ? Des jeunes et des fêtards qui
sortent de boîte, ce seront les seules personnes que je croiserai sur mon
périple de retour. Une joie me traverse : une côte, je la reconnais ! ! Je
suis sur la bonne route. Un croisement plus loin, je dépasse la Mulatière. Je suis
sauvé.
Je commence à deviner les pentes de Croix Rousse. La fin est proche mais...un
bonsoir amical me fait sursauter ! Un roller ? Ici ? A cette heure-ci ? Et en
jaune en plus ! Je continue ma route, calmement. Peu après, trois autres
rollers, toujours en jaune...puis un autre un peu plus loin ! Je commence à
comprendre ! Ca y est ! La rando revient par la même route qu'à l'aller. Et
soudain une joie inébranlable renaît en moi! Comme le stipule un vieux
bouquin, les premiers seront derniers, les derniers.... et c'est ainsi que
moi, Cricri, avec mes pauvres rollers, je me retrouve en tête de la deuxième
boucle ! Moi, suivi des cinq roues et autres ABEC 7 ! Impensable ! ! Même
Magic Benoît est derrière moi! Mais de tête de la course, je me retrouve
rapidement troisième puis quatrième, puis...on s'arrête ! Pourquoi ? Je suis
pas fatigué moi ! Ah les gens qui veulent faire la deuxième boucle et qui
n'arrivent pas à suivre, obligé de s'arrêter a cause d'eux ! ! Enfin, bon, ça
me permet de retrouver la fée Clochette qui pète la forme, elle. Fraîche
comme une rose, elle a suivi toute la boucle sans soucis avec toutefois une
petite poussée de Magic Benoît de temps en temps à ce qu'on m'a dit!
On repart tranquillement, l'arrivée n'est plus très loin, ma voiture aussi,
une boisson alcoolisée rafraîchissante à base d'anis également. Que vais-je
prendre en premier? Les jambes veulent la voiture mais pas le reste de mon
corps. Et puis, on nous promet un film au Rép ! un film sur...Lausane en
roller !! Alors....on y va !
La deuxième boucle ? Au début, tu pars à fond, au milieu, t'accélères et à la
fin, tu sprintes ! Facile non! Je le referai...une autre fois, le temps de me
faire oublier et... d'oublier mes douleurs musculaires.
Christian Tourvieille
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